Texte rédigé dans le cadre de l'exposition Stargazing Masks, d'Agnes Scherer, galerie Sans titre, 2025

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Ce qu’il y a de bien avec la fête, sous toutes ses formes, c’est qu’elle nous offre individuellement la possibilité de devenir, un temps donné, un corps collectif.
La fête permet, comme le théâtre ou le carnaval, de se redéfinir, de jouer d’autres rôles, de se masquer pour devenir troupe ou cortège. La fête nous autorise à laisser tomber nos identités et les poids qui y sont rattachés. Ainsi suspendus au-dessus des systèmes et des ordres qui régissent les sociétés, nous pouvons embrasser avec allégresse différents processus de dissociation, et amorcer de nouvelles narrations, des récits qui souvent nous libèrent.

Puis, inexorablement, la fête prend fin, les masques tombent et l’allégresse s’effondre. La nouvelle installation sculpturale d’Agnes Scherer, présentée dans l’exposition Stargazing Masks, fait partie de ce mouvement, de celui d’un temps post-événement, d’un moment rempli de fatigue et de désordre.
Près d’un balai dont nous pouvons douter de l’utilité, nous distinguons au sol une quantité d’objets et de preuves qui témoignent des festivités consommées : bouteille de champagne, disques vinyles, souvenirs de vacances passées, feuilles mortes telles des cotillons et quelques fragments de corps de l’artiste reproduits. Le decorum parfait des lendemains désenchantés. Ici, les morceaux d’images et d’objets créés par l’artiste sont comme les rébus d’un monde fragmenté, où la figuration comme image du monde est explosée, car confrontée à l’impossibilité de retranscrire les crises, les impasses et les drames du temps présent. Les images sont fauchées, dont le double sens en français signifie appauvries autant que disparues. Ou, comme le dirait Agnes Scherer, ce qui s’offre sous nos yeux n’est finalement rien d’autre que « la désintégration de la fête de la figuration ».

Mais, à bien y regarder, nous remarquons également, au milieu de tous ces gravats de rêves, des fortune cookies et des téléphones portables sur les écrans desquels s’affichent des cartes du ciel.
Si l’on tire le fil de l’histoire suscitée par la contemplation de cette scène, tout semble indiquer que les personnages ou les forces en présence eurent envie, au cours de « la fête », d’en savoir plus sur ce que l’avenir leur réservait. Dans ces moments de célébration, l’expérience du temps présent se vit avec une telle intensité que les doutes rattachés à l’avenir ne tardent jamais à réapparaître. Tenter de lire l’avenir est une manie des sociétés humaines depuis l’Antiquité, et les groupes humains n’ont jamais cessé d’utiliser le ciel comme espace de projections, d’interprétations et de narrations. Cependant, la fin du XIXe siècle, avec son lot de découvertes technologiques et son obsession du progrès, va acter la fin des rêves et des mythes.

Le temps est venu des fusées et autres satellites, emportant avec eux les galaxies, l’inconnu et la liberté de nos fantasmes. Le peintre belge James Ensor affirme lui-même la fin des étoiles avec sa célèbre gravure intitulée Les Étoiles au cimetière (1888). Mais la fin des ciels étoilés n’est pas uniquement le symptôme de nos pollutions lumineuses ou le remplacement des étoiles filantes par les jouets d’Elon Musk ; ce n’est pas non plus seulement l’anéantissement d’un lieu mental et chimérique voué à accueillir les esprits des personnes disparues. Non, en réalité, la disparition des astres nous maintient à terre, immobiles, coincé·esx dans un présent qui ne passe pas, une mélancolie moite, imbibée du sang des guerres. Sans ciel ni étoiles, plus d’avenir à imaginer, plus de narrations collectives à partager : les âmes restent au sol, embourbées dans un mazout gluant et nauséabond, filtré aux infos en continu et aux populismes d’un nouveau style.

En parlant de cette exposition, Agnès m’a expliqué qu’elle l’a projetée comme une sorte de purgatoire, un endroit où les notions de plaisir sont anéanties et où la fin d’un cycle est actée. Tant mieux sans doute, car c’est en donnant forme à cette situation que nous pouvons collectivement nous réunir et réfléchir aux futures histoires que nous voudrions écrire, aux masques que nous souhaiterions porter et depuis quel endroit nous aimerions regarder les étoiles.

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