DOMI, texte réalisé dans le cadre de l'exposition éponyme d'Adrien Vescovi, Sorry We Are Closed Gallery, Bruxelles, sept-oct 2025

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« Quand on est à mi-ch'min du jour et de la nuit »1

Les œuvres d’Adrien Vescovi sont des peintures de notre temps. Pétries de récits, d’émotions et d’anecdotes, leur apparente aménité cache en réalité un travail immense, physique, chronophage et sous plusieurs aspects, collectif. Les peintures d’Adrien Vescovi sont des objets de notre époque, pensées comme des assemblages de morceaux d’absences et de morceaux de présence.

Depuis 2012, Adrien Vescovi réalise des œuvres à base de tissus teints, en suivant des recettes qui évoluent au gré de ses découvertes. Au fur et à mesure de ses recherches, le tissu est suspendu, noué, tendu, posé au sol, plié ou enchâssé. Autant de variations et d’évolutions qui lui permettent d’explorer les qualités plastiques de ce matériau, qui n’est pas une simple étoffe, mais de la toile de coton. L’utilisation de ce textile, rattachée à l’histoire ancestrale du travail des femmes et des soins donnés aux corps – est une donnée essentielle dont l’artiste use avec précaution. Depuis plusieurs années, il achète auprès d’une femme prénommée Michèle, des draps ou des napes du siècle passé, dont certains gardent la présence de broderies que l’artiste agencent et révèlent au grès de ses compositions. Ce travail de collaboration se prolonge également au travers de sa récolte de pigments, qu’il réalise grâce au savoir-faire de Christophe basé dans le Luberon en France. C’est grâce à ses couleurs qu’Adrien constitue sa palette qui, identifiable grâce à ses tons ocres, s’enrichie depuis quelques temps d’un tas de nouvelles nuances et variations, d’un bleu après la pluie, d’un jaune beurre frais, d’un gris de ciel après l’orage ou encore d’un vert marécage. Ces nuances qui colorent ses tissus, Adrien Vescovi les obtient grâce à un méticuleux processus de teinture, réalisé à l’aide d’une eau déjà colorée car récupérée de travaux précédents. L’artiste met un point d’honneur à produire des œuvres de manière vertueuse et ce, en ré-utilisant le plus de matière possible. Le nombre d’œuvre présentées pour l’exposition est par exemple conditionné par le nombre de châssis disponibles dans le stock personnel de l’artiste au moment de la production. Le travail collectif se poursuit dans l’atelier, en plein centre de Marseille, au sein duquel Madeleine, Lilou et Joséphine aident à la réalisation des différentes étapes de travail. Durant ces moments, les œuvres absorbent tous les savoirs faires et les gestes des forces

en présence. Puis enfin, c’est au tour de Sébastien et d’Émilie de transporter, réceptionner et accrocher les œuvres de l’artiste dans l’espace de la galerie à Bruxelles. Mais ces moments passés et échangés auprès de personnes choisies, sont en réalité le fruit du travail solitaire de l’artiste. Et pour cette nouvelle série de peinture, Adrien Vescovi a notamment travaillé en étant absent de son atelier marseillais, absent de son domicile, absent de France. Pour cause, il était résident à la Casa Velasquez à Madrid au cours de l’année qui vient de s’écouler. De ces moments « d’absence », Adrien s’adapte et décide de revenir au dessin. Il passe ainsi des heures à dessiner dans un carnet à l’aide de feutre, une succession de sa forme fétiche, de son motif/mantra, que l’on pourrait décrire comme une sorte de croissant de lune, comme une plume, comme une double ogive, ou bien comme une feuille de laurier. Reproduire ainsi ce motif est une manière pour lui de trouver les associations de couleurs qui lui plaisent le plus. Ce sont ainsi des dizaines et des dizaines de combinaisons qu’Adrien va explorer pour ensuite revenir à l’atelier et se laisser aller l’étape la plus instinctive : la composition générale de ses toiles. Car si Adrien dessine, c’est pour mieux connaître ses couleurs et les faire se rencontrer une fois les tissus teintés et prêts à être découpés. Pour la découpe et l’assemblage des formes, il n’y a pas de plans préconçus. L’artiste, qui travaille alors au sol, déplace, recouvre, dépose les fragments de tissus, et demeure réceptif à ce que ces morceaux produisent une fois réunis. Puis une fois l’équilibre trouvé, Adrien consolide ses images et coud patiemment les morceaux entre eux. Il décatit, pique, sur pique, dégarnit, ou bien encore entoile avant de laisser l’œuvre libre ou bien de la maintenir sur châssis.

En observant les tableaux d’Adrien, dont chaque forme découpée appelle sa moitié, cela me fait penser à Simon Hantaï (1922-2008) dont les pliages produisent des morceaux d’absences et de présences, des empreintes négatives et des vides positifs. Le peintre hongrois explique à ce propos, que l’apparition des plis dans son travail est directement liée à son souhait de recréer l’apparence du tablier de sa mère, qu’il recevra de Hongrie après sa mort en 1963 et qu’il lavera, pliera et sèchera avant de l'enrouler sur un rouleau de bois. Hantaï peignait pour maintenir, convoquer, rendre visible le souvenir de sa mère. Le titre de cette exposition D O M I, sonne comme une mélodie, un enchaînement malin de deux notes de musique. Domi, c’est aussi le diminutif de la mère d’Adrien disparue subitement en début d’année. Ce serait donc aussi cela la peinture, une tentative pour se remémorer les choses de la vie, pour laisser raisonner la ritournelle, pour oublier la crasse du monde. Quelques notes de musiques pour siffloter en chemin les vies présentes et celles absentes, les présences-absences.

1 Chim Chim Cheree, Richard M Sherman et Robert B Sherman, Mary Poppins, 1964

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