
Cythère plurielle, texte réalisé autour du travail de Dominique Castell, Voyons voir, 2025
-----
Texte Dominique Castell
Cythère plurielle
Cythère est une île ionienne située en mer Égée dont la superficie de 279 kilomètres carrés ne rend pas justice à son importance historique et mythologique. La petite île fait partie de ces rares territoires dont la force évocatrice réside à la fois dans la réalité de son existence et dans sa subsistance au sein de nos imaginaires collectifs.
Cythère fait irruption dans la vie de Dominique Castell en 2019, mais ce n'est qu'en 2023 puis en 2024 qu'elle part en résidence artistique, y vivre, travailler, nager et dessiner pendant plusieurs mois, s’inscrivant alors dans une généalogie artistique singulière, entre la déesse grecque Aphrodite et l’artiste français du XVIIIème siècle Antoine Wateau. CeUe île fut pour la déesse, un lieu de culte parfait, pour le peintre, un territoire de pèlerinage idéal et pour Dominique Castell, elle est devenue un atelier autant qu’une source d’inspiration, une terre ressource mêlée aux drames du monde contemporain.
Dominique Castell a abordé l’île de Cythère à l’aide de deux motifs : le paysage et le corps et ce, grâce à une multitude de techniques rattachés au dessin allant du croquis à l’étude, en passant par des exercices sur le motif jusqu’au dessin d’animation... Mais c’est également au travers de deux mouvements distincts mais complémentaires que l’artiste a exploré ce territoire, avec d’un côté le mouvement de l’apparition, et de l’autre, celui de la disparition.
A propos du paysage, c’est en choisissant de rendre compte de la flore ainsi que des aspérités géologiques qui peuplent l’île que l’artiste a réalisé une partition dessinée, en nuance de bleue, sur un immense rouleau de 1,5 x 10 m. L’artiste est ainsi partie à la recherche des tonalités qui animent l’île sur un format immense, rappelant la peinture d’Histoire et sa mise à mal par les premiers réalistes tels que Courbet qui l’utilisèrent pour d’autres sujets, comme la scène de genre ou, le paysage donc. Le choix d’un tel rouleau, qui n’est pas sans rappeler également les anciens formats des cartes maritimes utilisées par les navigateurs, a ainsi permis à Dominique d’éprouver les rivages et de les redessiner de mémoire une fois de retour à l’atelier. Il en ressort une géographie panoramique imparfaite, étrange et vague, une géographie floUante.
CeUe œuvre, intitulée Paléopoli Plage (2023) va de pair avec un autre rouleau, de même dimension, réalisé l'année d'après, en juin 2024 et que l’artiste a pu dérouler sur la plage afin d’y tracer le rythme des vagues et leurs courbes sonores. Véritable performance, elle a également tenté de capturer le mouvement fluide de l’écume et ses lignes serpentines bleues, et ce, en relation direct avec le rivage. Sur ce rouleau, elle a aussi capturé les silhouettes des corps qui s’y trouvaient ou encore ceux qu’elle imaginait, tel que celui de la déesse grecque Aphrodite inéluctablement rattachée à la mer méditerranée et à Cythère. En effet, les récits de l’Odyssée et d’Hésiode raconte que la naissance de la déesse serait issue de la semence d’Ouranos entrant en contact avec la mer et ce, non loin de Cythère. La petite île gardera à l’égard de ceUe légende une affection particulière en construisant et dédiant notamment un petit temple au culte d’Aphrodite.
Dominique a produit également un ensemble de travaux qui lui permeUent de réaliser, une fois rentrée en France, une vidéographie Aphros (écume en grec) mêlant dessins de corps féminin nageant et reflets filmés de l’eau sur le fond sablé de la mer. Au travers de l’étude du paysage insulaire et en y glanant les silhouettes qu’elle y rencontre ou fantasme, Dominique Castell livre une cartographie sensible, où les formes issues de ses observations et sensations rencontrent métaphoriquement la naissance et l’apparition charnelle d’Aphrodite. L’artiste réalise ainsi un ensemble d’œuvres où paysages et corps surgissent en pleine puissance et liberté, jouissant d’un territoire aux multiples ressources et qualités.
Mais Cythère est également raUachée au peintre Antoine WaUeau qui réalise entre 1712 et 1717 son célèbre tableau Le pèlerinage pour l’île de Cythère. Cette toile tient une place singulière dans l’œuvre du peintre, car elle fut sa pièce de réception à l’Académie royale de peinture. Il en produisit deux versions dont une est actuellement conservée au Musée du Louvre à Paris. Cependant, au contraire de Dominique Castell, Antoine Watteau n’est jamais parti sur l’île pour la peindre, mais a travaillé depuis Mortefontaine dans l’Oise, au sein du parc du château de Vallière où Dominique Castell se rendra en 2025 pour suivre les pas du peintre du XVIIIème. Cette peinture du pèlerinage pour l’île de Cythère, si elle incarne encore aujourd’hui l’idée même de l’époque galante, représente également une histoire aux interprétations diverses et changeantes. La scène montre un pèlerinage, un embarquement ou un débarquement selon les acceptations, d’un groupe de jeunes personnes accompagné de quelques figures mythologiques telles que la statue d’Aphrodite et des amours, le tout, au sein d’une nature luxuriante, idéale, parfaite. Le peintre a pris soin de regrouper les personnages sur une ligne ondulée afin d’offrir une place conséquente au paysage qui occupe
la majeure partie de l’espace, et dont les qualités semblent bien éloignées de celles de Cythère en réalité. Tout dans ce tableau laisse à penser qu’il s’agit d’une simple scène de courtoisie, charmante et joyeuse.
Cependant, cette scène lue à la lumière de notre monde contemporain semble revêtir aujourd’hui une tout autre interprétation et connotation, et c’est bien là que réside la force des peintures de Watteau. Tout comme son célèbre Pierrot, réalisé un an après le Pèlerinage, qui peut être perçu désormais comme la représentation pathétique d’une classe populaire immobile, contenue, fatiguée et exploitée. Ce pauvre personnage, symbole du comédien désœuvré autant que du paysan moqué, est devenu la représentation puissante de tous les individus soumis aux pouvoirs politique et économiques dominant.
Aussi, lorsque Dominique Castell travaille et dessine à Cythère le corps immergé, elle ne rencontre pas uniquement la présence métaphorique d’une Aphrodite atemporelle, mais également tous les corps et les individualités disparues et englouties par la mer. L’étendue d’eau, si bienfaisante, s’est également chargée d’une puissance meurtrière tragique, symbole de notre monde contemporain, incapable de prendre soin des personnes et des vies fragiles ou fragilisées. Alors, le Pèlerinage pour l’île de Cythère se pare d’une nouvelle strate d’Histoire et les galantes et galants apparaissent soudainement comme les silhouettes disparues de toutes celles et ceux qui révèrent un jour de rejoindre un territoire qu’ils imaginaient plus clément. Le groupe de jeunes personnes devient l’image idéalisée des corps compactés et meurtris de migrants et migrantes dont les embarcations finissent bien trop souvent par céder, emportant avec elles toute une partie de notre dignité humaine.
Ainsi, Dominique Castell cherche à rendre hommage à celle et ceux qui survivent et à celles et ceux qui aident ces corps à revenir à la surface et à rejoindre l’autre rive. Il en ressort une série de dessins dont les mouvements et les actons reproduits par l’artiste à partir d’images trouvées sur internet, agissent comme des ombres venant nous hanter pour mieux honorer celles et ceux qui tentèrent un jour, de rejoindre Cythère.
Margaux Bonopera