© Grégoire d'Ablon

DAMNATIO MEMORIAE Texte réalisé dans le cadre de l'exposition Relevés II (Favorinos d'Arles), Arles, 2019 Le journal Favorinus philosophus est gratuit et édité à 500 exemplaires par éditions Mix. et association Asphodèle.

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Damnatio Memoria
Tu entends l’accent ?

Je suis de celles qui entendent les fantômes. Rien d’affolant ici, juste un bourdonnement constant dans mon oreille gauche. J’y entends le son de morts devenus ectoplasmes. Comme un enfant qui écoute le bruit d’une mer impossible dans un coquillage de marché, je plonge dans mes esgourdes pour récupérer les discours des spectres. Parfois la connexion s’établit complètement et nous prenons rendez-vous. Et nous nous rencontrons. Je capte les mots, puis le corps suit.

Depuis que je suis à Arles, sacré bouquant dans mes tympans. Logique de macchabées empilés sous les chemins de la ville. Cependant, il y a une voix plus forte et distincte que les autres. Une voix aussi langoureuse qu’autoritaire, une voix à l’accent des gens d’ici, à travers lequel le « T » surpuissant excite les voyelles endormies. Alors que par chez moi, on les avale sans les recracher. Les gens des grandes villes sont égoïstes, le temps les presse.
Fa-vo-rin… Connais pas. Qu’est-ce dont que cela ? Fa-vo-rin … Elle répète ce nom. J’imagine…Cela me fait penser à une pâtisserie qui serait composée d’un biscuit et de crème au goût de fleurs. Fleurs en poudre, poudre de vin. Fa-vo-rin …Elle est insistante. Je lui propose un café. Histoire d’arrêter le couinement intempestif. Elle accepte. Nous décidons de nous retrouver au forum. De l’autre côté, le fantôme a l’air enchanté. Tellement qu’elle rit. Un esclaffement pointu. Favorin rit comme un oiseau.

Être en contact avec un fantôme est une question de sensations. Je ne sais pas de quoi il a l’air mais je sais qu’il suffit de suivre le courant chaud. Il y a foule ce samedi matin sur la place. Je recherche un endroit à l’ombre car les fantômes transpirent plus que nous. J’espère qu’elle a décidé de s’installer de manière à dissimuler nos échanges, parler seule n’est jamais signe de bonne santé mentale de nos jours. Voici que je sais l’endroit où elle se trouve. L’emplacement est parfait. Je ne la distingue pas encore très bien. Je m’approche, souris, je suis ravie de rencontrer celui-ci. Favorin est un prénom qui semble remonter de loin.
Me voici face à elle. Face de fantôme, elle a l’air réjoui. Son visage est étonnamment calme. Souvent les spectres angoissent de se remettre en contact avec les vivants et virent légèrement au vert. Pas ici, elle est d’une transparence blanchâtre follement élégante. Les traits sont fins, les mains posées sur la table fortes et grandes. Les dents un peu pourries elle me regarde sans trop oser, dans les yeux. Nous finirons par nous habituer l’une à l’autre. Ses cheveux sont fins, un peu fatigués, ils lui tombent derrière la nuque et recouvrent à peine l’entièreté de son crâne. Elle porte une sorte de grande serviette en coton bizarrement nouée. Elle ressemble à pas grand-chose pourtant elle fait très importante. On ne se fait pas d’illusion sur cette petite réunion. Quand les fantômes entrent en contact avec les vivants, c’est toujours pour une requête spécifique. Une demande express. Un besoin grand, immense. Une nécessité absolue. 

-       Bonjour.

-       Bonjour Margaux.

-       Oh ! Bonjour Favorin. Je suis ravie que nous puissions enfin nous rencontrer.

Je suis un peu intimidée.

-       Oui. Moi aussi.

-       Vous venez du Sud non ?

-       En quelque sorte oui. Je connais bien la ville.

-       De quand datez-vous ?

-       Ah… je suis fumée depuis longtemps. Trop longtemps pour ta jeune santé. Mais ne t’en fais pas, cela a peu d’importance. Mais de là où je viens, on ne parlait par ici ni le français ni le provençal.

-       Ah oui je vois.

Je comprends que je suis face au plus vieux fantôme que j’aie jamais rencontré. Je n’ai jamais dépassé le XVIIIème siècle, je panique un peu, plus ils sont vieux, plus leurs demandes sont compliquées.

-       Alors Margaux, voilà. Tu vois la rue là-bas ?

Je me retourne brutalement afin de distinguer ce qu’elle me montre. Une ruelle qui part de la place. Je n’y passe jamais, c’est le genre d’espace qui parait ne découler sur rien. Cependant, je fais oui de la tête.

-       Bien, cette rue vois-tu porte depuis peu mon nom. C’est important vois-tu ? car j’ai été chassée d’ici il y a quelques temps de cela. J’ai emmené mon corps et mon esprit ailleurs et j’ai ainsi tenté de faire d’autres espaces les possibles lieux d’une vie. Ou dans tous les cas de sa fin. Sauf que voilà, sans même que je m’en rende compte, une fois morte, mon corps est revenu dans un soufflet hystérique se fixer sur ces terres. J’ai été nuage pendant longtemps, puis poussière, un peu végétal et animal, et puis j’ai développé ma forme actuelle de fantôme. Une forme un peu ambiguë de fantôme perdu. Tu as dû en rencontrer ? Les fantômes perdus sont ceux qui ne savent plus très bien comment être vivants ou comment être morts. C’est ceux un peu compliqués. Ceux qui errent.

Là j’ai peur. On m’en a parlé de ceux-là, ils sont chiants car ils oscillent et doutent. Recherchent dans la vie des vivants le mérite de leurs propres morts. Ou de leurs vies passées. Cela revient sensiblement au même selon eux. Je la regarde avec toute la bienveillance du monde afin de l’inviter à continuer.

-       Bien, de fantôme perdue j’aimerais redevenir rien.

-       Rien du tout ?

-       C’est cela, un rien du tout. Un tout de rien. Cela me plairait bien. Mais pour ce faire, j’aimerais que tu m’aides.

-       Oui bien entendu, avec plaisir même !

-       Bien, j’ai dû partir d’ici car j’ai refusé de suivre certaines lois. Qui n’étaient pas lois. Car elles n’étaient pas justes. Tu comprends cela ? Vous le savez n’est-ce pas. Alors, sans frayeur et sans nostalgie je suis partie et j’ai laissé ainsi mes idées flotter à la surface des rues, dans les recoins des maisons et dans quelques méninges assidues. Mais enfin. Des non-amis, de ceux dont l’ambition détruit ce que les collaborations fructifient ont tenté de tout effacer de moi. Mes écrits, oui, mes actes, mes pensées et tous liens et liants que j’avais pu tisser. C’est long l’errance. Douloureux aussi souvent. Mais mon corps exilé a regroupé le terreau fertile à l’apparition de moi ainsi. Dans leur tentative de tout effacer, de damner ainsi comme vous dites désormais, ma mémoire, ils ont cependant oublié un petit objet qui a toute son importance dans ce type de processus. Objet non utile au symbole nécessaire de mon être.

-       Dites-moi !

-       Un petit buste me représentant est ainsi conservé dans votre temple des muses. Il s’agirait de lui réattribuer mon nom.

-       C’est tout ?

-       C’est beaucoup.

-       Je ne crois pas.

-       Redonner son nom aux choses c’est offrir à la possibilité à celles-ci non plus de survivre entre deux mondes, mais bel et bien de vivre dans une mémoire d’autant plus vive qu’elle est collective.

-       Et alors ainsi vous allez vous évaporer ?

-       J’imagine. Peu m’importe. Peu importe. Ça souffle par ici dis-donc.

-       Oui alors je vais m’y atteler. Mais pourquoi vous les avez tant contrariés ceux qui vous ont ainsi effacé de partout ?

-       Je crois que c’est toujours compliqué pour vous. A mon âge cela l’était aussi. Compliqué, les identités multiples. Elles ne fonctionnent pas. Pourtant il en est ainsi. Je suis un être pour le changement comme je suis multiple. J’accepte si les conditions sont justes. Je renonce si la bataille est inégale. La justice doit être reconnue par ceux qui la manipulent, et ceux qui la subissent. Sinon elle s’écroule. Je n’ai pas d’obsessions déplacées, de répétitions insensées. Je glisse en essayant de trouver un milieu qui me fonctionne au mieux. J’ai oublié beaucoup de mes luttes, car le temps abîme les convictions. Mais je suis large. La patrie n’est rien. Mon corps n’est rien, mes besoins ne sont rien. Par contre il me semble que même fantôme je peux faire mieux. Encore je doute, encore j’échoue. Mais je reprends, je répète. Mes senseurs, vos penseurs m’embêtent, ils cherchent une rentabilité que ma pensée n’a jamais pu leur donner. On m’a jeté, mon corps dans l’eau. J’ondule. Je coule. Je me sature de tout puis recrache à l’infini. Je ne suis rien.

Mais parfois je me sens triste. L’errance abîme. Je n’ai pas eu peur des difficultés ou des malheurs tu sais ? Non, je n’ai eu peur de rien en fait. Et me voilà, transparente comme un linceul usé, détrempée comme une serviette de fin d’été.

Ses yeux voyagent. Elle s’en va dans sa tête et ses épaules s’affaissent. Je lui prends soudain la main.

-       Vous savez Favorin, je ne comprends pas tout ce que vous me racontez-là. Cependant, je saisis que ce nom, gravé, présenté, accroché près de votre buste de pierre dans le musée servirait l’intérêt de votre mémoire.

-       C’est cela jeune femme.

-       Et pour cela c’est d’accord.

-       J’ai très chaud. Ou très froid. Je ne fais plus la distinction.

-       Mais si vous ne savez pas vraiment ce qui se passera ensuite, pourquoi le faites-vous ?

-       Car il me semble que réside dans mon nom apposé à côté de mon portrait, les conditions de ma possible liberté.

-       Mais vous êtes libre Favorin, vous êtes fantôme.

-       Ah ! Mais. Cela n’est pas exact. C’est même faux. C’est même grave. La liberté n’est pas physique.

-       Tiens donc ? Oui, j’imagine que ça doit bien se passer aussi un peu dans l’esprit.

-       Bien, non je ne crois pas. Il m’apparait, il me ressent, il me transparait, il me pressent que c’est un mouvement. Oui mais oui ! OUI. Vous savez Margaux, il y a ce nœud. La boule là-bas. Le nœud défait est accompli et la discussion est infinie. Il n’y alors de liberté qu’accomplie.

-       Je ne comprends pas je crois ...

-       Mais si enfin, voyez-vous, c’est très simple. Mes accomplissements sont ma liberté. Mon nom associé à mon visage. Grande respiration de vivant. C’est un accomplissement d’opposition. La Damnatio Memoriae n’est qu’un souvenir, mon corps de fantôme une sensation lointaine. Je redeviens le personnage public qu’une partie de ma société a fustigé. Peu m’importe la gloire, ma place dans une histoire, les citations et les acclamations. Ne vous y trompez pas. Surtout. Ce que je souhaite c’est être à ma place. Que le mouvement de mes idées retrouve l’accomplissement qu’elles méritent, celles d’être partagées par les identités multiples.

Favorin claque des mains. Ses joues se gonflent de la chaleur de son souffle et elle me sourit. Je pensais que les fantômes n’en avaient que faire de la Damnatio Memoriae. C’était me tromper. Même le passé se souvient. Elle se lève doucement, m’embrasse la main. Elle n’a plus rien d’antique, on dirait un jeune marquis. Favorin est ambiguë, elle sent la poudre. Je ne pourrais dire s’il est homme ou femme, tout à fait vivant ou tout à fait mort. Elle sent la pierre mouillée. J’essaye de la regarder, avec toute l’intensité de mes yeux pour fixer toujours sa sensation près de ma mémoire. Favorin cligne de l’œil. Favorin rit, Favorin s’envole.