
Textes de l'édition accompagnant l'exposition La Sentence de la Corbeille, Kogan Gallery, 2015
Avec: Louise Carsoux, Flora Citroën, Sophia Elmir, Charly Gosp, Samuel Nicolle, Aliette Salama
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Texte 1
« Nous sommes c’est admis, une époque aimant le fragment. Fasciné, passionné, écoeuré par le fragment. Préoccupé de lire dans le fragment les signes éclatés en petits miroirs, de sa nature et de ses aventures. »
Fernando Pessoa
La Mort du Prince
• Recueillir les épis de blé restés sur le champ après le passage des moissonneurs.
• Récupérer de la nourriture à la fin des marchés ou dans les poubelles des supermarchés.
• Ramasser çà et là des bribes pour en tirer parti.
Voici les trois définitions du verbe « glaner ». Si nous connaissons, par expérience ou par savoir les deux premières, la troisième définition est la plus intéressante, car elle indique quoi faire. Elle dit finalement qu’il faut ramasser, garder, collectionner, recréer. On peut ici y trouver un protocole, une manière de faire, un processus. L’artiste devient alors cette personne qui ramasse des fragments sur un lieu, l’artiste devient glaneur. Néanmoins, le glanage ne serait-il pas le propre de l’art ? Les artistes ne seraient-ils pas après tout, tous des glaneurs en soient ?
Mais alors, qu’est ce qui fait la force du glanage ? Il semblerait que ce soit dans un premier temps sa capacité à interpeler et à créer un lien avec le spectateur. Car cette action est commune, parfois quotidienne, pour n’importe quelle personne qui vit et évolue dans une société rurale ou citadine qui laisse des choses de côtés. Pour bien glaner, il faut regrouper des petits bouts pour en faire un tout, ou s’emparer d’un ensemble pour en extraire quelques substances, il s’agit d’être aléatoire et de laisser une place au hasard, tout en procédant à une sélection drastique et une organisation sans faille. C’est donc une force mais aussi un obstacle car osciller entre différents fragments peut rendre fou autant que sage. Mais la force du glanage au sein de ce projet réside aussi dans une idée essentielle, celle d’aller récupérer chez l’autre des fragments pour donner naissance à des créations. Ce projet oblige donc les artistes àadopter deux postures ; à la fois celle du « donneur » et celle du « preneur », et à défaut d’être un glaneur inconscient comme peuvent l’être certains créateurs aujourd’hui, les artistes du Glanage se doivent de penser les relations qui se lient entre eux, ils se doivent de penser l’idée que d’aller récupérer des éléments chez les uns et les autres n’est pas un acte anodin. A l’ère du numérique et de l’image immatérielle, à l’ère ou un nombre d’informations incalculables circulent à vitesse grand v, le glanage souhaite amener les artistes et le spectateur à être responsable. Etre responsable, c’est à dire à ne plus avoir peur du fait que toutes les créations artistiques sont interdépendantes et que cela est très bien si chacun assume qu’il n’est jamais innocent.
Le Glanage en tant que projet l’a compris, l’assume, en joue et tente même de mettre à mal ces réseaux de créations qui se créent, tout simplement en les questionnant et en les réinventant.
C’est une idée séduisante, car en plus d’ouvrir le champ des possibles, le Glanage peut jouir de sa force poétique. Car le glaneur, de tout temps, à travers tout continent fut incarné par les plus belles figures des sociétés. Le glaneur était le mendiant autant que le paysan, l’artiste autant que le fou du village, le croyant autant que l’enfant. Aucunement besoin de ruines, de fins, de morts, ou de sacrifices, le glaneur évolue sur un territoire connu mais procède par infimes déplacements. Il marche le glaneur, sur les routes qu’il connaît par cœur, mais parfois, penche la tête, ramasse, amasse et créé.
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Texte 2
Nous devons être rigoureux.
Pas de compromis, et si il y en a, c’est uniquement parce-qu’il y a quelques amis.
C’est du travail, de la technique, de la patience. C’est pour de vrai, pour sentir enfin nos racines pousser. A en avoir mal aux pieds. On rit, un peu, c’est parce-que c’est quand même avec quelques amis. On prend tout, on laisse rien.
Rien au hasard. On ne laisse pas le rien au hasard. On lui laisse le choix. Le hasard n’est plus une anecdote, il nous oblige à devenir croyants et instinctifs. Ce paradoxe de caractère fera de nous des hommes neufs, en pleine possession de notre passé mais résolument tourné vers un temps en marche.
Qu’est ce qui sera nécessaire ?
Le temps file, plus de doutes possibles. Des alliances se définissent, tracent les limites de notre monde. Ces alliances deviennent alors des champs de force. Qui s’entrechoquent. Pour donner à vivre. Il faut des chocs et des caresses. Nous nous frottons. Les uns aux autres. Vous aussi vous êtes invités à vous frotter. Nous nous grattons, nous nous déplions, nous nous nettoyons.
Mais restons sur nos gardes, plus de place pour le hasard sans conscience. On se laisse guider par le protocole de nos gestes, gestes hors de notre corps, corps hors de notre esprit. Frottons-nous. Nous donnons naissance à des figures, des formes, et nous choisissons les plus fortes, les plus vaillantes et sensées de toutes.
Les autres reçoivent le châtiment ultime : la sentence de la corbeille.
Les choses que vous voyez, méritent d’être nées. Elles ont été approuvées. Elles se sont défendues avec assez de persistance pour exister.
Vous aussi, ne soyez pas frileux !
Notre ancien monde jette, nous garderons, mais pas comme des Diogène mais comme des glaneurs. Rejetons le superflu. Ne soyons pas frileux. Nous sommes donneurs autant que preneur. Donnons des leçons et soyons preneurs de sons. On nous dit que rien n’est gratuit, alors nous échangerons et nous arriverons à nos fins. Nous avons faim. Plus d’art malin.
Si nous avons besoin de discours, c’est moins de sens que de sang dont nous avons besoin. Du sang pour alimenter les artères qui relient les travaux entre eux, du sang pour faire battre l’organisme vivant que l’on reconnaît sous le nom d’exposition. Pas d’exposer, pas de présentations, une exposition comme un être autonome. Et le voici : un être aux multiples pattes et aux nombreuses méninges.
Il marche alors presque tout seul. Ca y est, il se lève, il court, il s’élance même à présent. Pour assurer sa survie il faut se souvenir des nouveaux gestes, des rencontres inédites, des matières oubliés.
Pleine lumière sur un projet au temps augmenté et à la structure modeste, modestie émanant d’hommes en pleine connaissance de leurs mouvements et de leurs fins.
Ils me disaient : « Si ça ne marche pas, on doit continuer d’avancer. Non pas qu’on les oublie, mais il faut continuer de fonctionner. »
Peut-être un jour nous retrouverons nous, les choses finissent toujours par être placées sur les côtés, il faut alors se pencher, soupirer, et les ramasser, furieusement ou secrètement.
Rien au hasard, le hasard fait d’un choix.