ON MASSACRE TOUJOURS EN PREMIER LES BÊTES QUE L'ON PRÉFÈRE Texte et lecture réalisée dans le cadre de l'exposition et de l'édition de Grégoire d'Ablon, Tour à tour, PAC, Route 6, 2021, Arles

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On massacre toujours en premier les bêtes que l’on préfère.

On avait rien vu venir, en tout cas,
pas vraiment, pas comme ça, pas aussi violement, aussi rapidement. On savait que ça chauffait de par chez eux, on savait qu’on allait finir par les entendre hurler, mais pas comme cela, pas aussi fort.

Le square de la tour, on y va depuis qu’on est gamins, maman y promenait le chien et moi j’y jouais avec les copains. Puis ado, c’est là qu’on trainait avec

Sacha, Karim, Étienne et les autres. Le bruits des voitures de la nationale et les piaillements incessants des oiseaux l’été. Le square n’a jamais été vraiment beau, un peu délaissé, un peu oublié par les chefs de la municipalité successifs. Mais ce qui le rendait mieux que les autres endroits de zone de la ville c’était sa tour. Cette foutue tour qu’on appelait entre nous « le wagon des quais » ou juste « le wagon ». Jamais su pourquoi. Personne a vraiment réussi à y monter, jamais vraiment essayé. On a réussi à y entrer, mais y monter, non ça jamais. La tour a été notre donjon, notre totem. Contre son mur on s’est battu, embrassé, livré des secrets, échangé des objets. Le wagon, c’était notre fief.

Ce que l’on ne savait pas, c’est que nous n’étions pas les seuls à en faire un point de ralliement. Et aujourd’hui, nous en mesurons les conséquences.

Depuis tout petit, j’entends dire que les autres là-bas, dans la plaine ils en ont marre. Ras le cul, morts de faim. Ceux-là, personne autour de moi sait vraiment qui ils sont, juste qu’ils ont des bêtes, par centaines, par milliers et qu’elles sont en train de crever. La faute à qui ? C’est toujours pas claire, les vieux disent que c’est à cause du contournement, d’autre à cause de l’eau, ce qui est certain, c’est que ça fait bien longtemps que ça va plus.

Depuis une dizaine d’années, les politiks ont commencé à construire une sorte de mur autour de la ville, car ils ont bien vu le truc venir. Les gars et leurs bêtes se rapprochent un peu plus chaque année du centre. Le dernier bastion avant qu’ils n’arrivent vraiment parmi nous, c’est la tour, c’est le Wagon.

Ils l’ont franchi, y’a quelques mois. Ils sont arrivés, silencieusement, après avoir marché six ou sept heures au petit matin. Ils sont arrivés, cinq hommes, trois ou quatre femmes et les bêtes, des familles entières. Ils étaient là et les politiks, ils ont commencé à flipper. Ils leurs ont demandé calmement de repartir. Plutôt mourir ont répondu les autres.

Depuis, ils sont là. Jean, Bénédicte, Igor, Sabrina, Hélène, Hamré et Walid. Ils parlent pas beaucoup mais ils sont gentils, ils dorment dans une petite cabane de fortune sous la tour et viennent prendre des douches par-ci par-là chez les habitants de la Roquette qu’ils ont ralliés à leur cause. Depuis la loi Herbes&villes de 2053, toutes les rues ont été recouvertes d’herbes, d’un nouveau genre, super résistante aux piétinements, y’a que les grandes arcades qui demeurent en goudron, trop cher à détruire. L’herbe, c’était pour des questions de qualité de l’air il parait, d’autres disent que ça fait joli, ambiance plastik gazon. Me souviens même plus des rues en goudron. Et depuis, c’est là qu’ils sont les moutons, dans nos rues.

On entend leurs sabots et leurs cloches, leurs bêlements et le frottement de leur laine contre les veilles pierres, on les entends mastiquer et parfois râler. Certains sont encore gros et confortables, d’autres semblent épuisés et irritables. Ils ne nous voient pas, de nous ils ne soucient pas. Ce qu’ils veulent, c’est de l’herbe, toujours plus juteuse, toujours plus grasse. Y’en a un avec qui je m’entend particulièrement bien. Je l’ai appelé Gus. Gus est pas très grand, je crois qu’il en souffre un peu, parfois quand il passe devant d’autres mâles, je le soupçonne de bomber le torse. Il me suit un peu parfois où il peut. Un jour, je l’ai même accueilli à la maison. Il est resté, comme ça, sur le tapis, devant la cheminée. Je n’avais que de l’eau à lui offrir. Je sais pas bien ce que Gus a cherché et trouvé dans ma maison. Peut-être le temps d’une soirée, un petit territoire à lui, une forme d’hospitalité, un enclos.

La dernière fois y’a le vieux fou de la rue Genive qui a pêté un câble, il courrait partout dans le quartier en hurlant :

— Je vais les piquer ! Je vais les piquer ! Faut les bouffer ces putains de moutons, bouffez les, venez on va faire un gros barbecue au pieds de la tour, on va les bouffer ! Je veux plus
les entendre ces satanés moutons ! Je veux plus ! Venez on va les bouffer. Putaiiiin, ça pue la merde dans ce quartier, on en peut plus de la déjections de meeerrrddeee !

Le vieux a encore connu l’époque où l’on pouvait manger les moutons de la plaine. Moi jamais, interdiction formelle de manger les moutons de la plaine, trop mortels, trop précieux.

Il parait que la tour était un abattoir.

Il est 10h du matin. Ils ont décalé le marché plus haut sur le boulevard maintenant que les moutons sont là. Je m’apprête à aller acheter de quoi me faire à déjeuner quand en sortant de chez moi je sens une forte odeur de feux, de cramé. Et je les entends, au loin, ces chants. Des chants jamais entendus, comme sortis des confins du monde. Des chants mélodiques et guerriers. Happé je me dirige vers eux.

Et là je nous vois tous, les copains, les voisins, les autres gens de la ville, la tête tournée vers le ciel et les yeux pointés vers le sommet de la tour. Le mistral diffuse les chants à travers les artères et un feu de joie se consume aux pieds du wagon. J’ai du mal à distinguer ce qui brûle au milieu quand soudains je m’aperçois que c’est un mouton. Mon cœur s’emballe, je ne comprends pas, cela fait des mois que tout est relativement calme... Mais là c’est bon, les évènements sont en route, tout va déconner. Puis je tourne mon regard vers la gauche et je les vois. Les véhicules, les autorités, ceux d’en face. C’est sérieux et la tension nous rend tous nerveux. Postés à plusieurs dizaines de mètres de la tour, ils tentent de communiquer avec un mégaphone. Leurs voix nasillardes sont rythmées par les chants inconnus :

— Dernière somation, nous vous demandons de quitter le square et la tour. Veuillez retourner dans la plaine ou nous nous verrons dans l’obligation de tuer vos bêtes !

— Nous les tuerons avant... Silence.

Les chants reprennent.

Et un homme, un de la cabane se lève en haut de la tour, lui y est monté, et cris d’une voix de chef :

— Nous les tuerons avant, de nos mains cornées, avant que vous puissiez les massacrer, les ramasser, les faire sécher et les dépecer. Nous les tuerons avec tout notre amour, notre dévotion et nos mercis avant que vous ne vous rappeliez le goût de leurs chairs, la douceur de leurs laines. Nous les tuerons avant qu’elles ne subissent le même destin que les bêtes du zoo de Paris et soient servies dans vos restaurants d’immondices. Nous les tuerons en pleurant
de rage, en constatant votre incapacité à préserver les seules choses nécessaires. Nous les tuerons en pleurant de rage en sachant que la dernière herbe qu’elles auront mangé c’est votre herbe dégueulasse au goût plastique, utile qu’à vos touristes ! On quittera plus la tour car la plaine meurt, par votre faute. On restera à la tour et sa prochaine fonction sera celle d’un cimetière, d’une nécropole. La tour sera le dernier bastion de nos moutons, de leurs chairs
en décomposition et de leurs os. Et ce sera à vous d’expliquer à vos enfants pourquoi les moutons ont disparus de la plaine, pour toujours.

Les chants s’intensifie, et le gars on sent qu’il tremble là-haut. Le mégaphone tente une dernière fois d’argumenter, de dire un truc sensé mais on n’entend plus rien. Tout devient silencieux. Les oiseaux eux-mêmes, doucement, se taisent et pressentent que c’est tout le monde animal qui doit désormais trembler. Les chiens et les chats du quartier eux aussi cessent tout mouvement, les gamins ont la bouche ouverte et les vieillards se cramponnent à ce qu’ils peuvent.

Autour de moi tout devient coton. Et puis je le vois, le Gus. Rien demandé, la tête renversée, je le vois le Gus le corps au-dessus du vide, tenu par les mains vacillantes de celui qui a tant pris soin de lui. Un regard pour la foule, un regard pour son éleveur qui ne peut désormais plus reculer et qui doit le jeter. Je lis sur les lèvre de l’homme ce que j’imagine
« salut mon gars, tu seras mieux tout là-bas, on se reverra ».

Je n’ai pas entendu le bruit du corps de Gus sur le sol. Je me suis toujours rassuré en imaginant que sa laine avait amortie le choc. Qu’il n’avait pas trop souffert.

Depuis je l’imagine, avec Castor et Pollux, les éléphants de la ménagerie du jardin des plantes tués et consommés lors de la Commune de Paris.

Je les imagine, attablés, sous un cerisier, mimant une réunion d’hommes avant de repartir, chacun de leur côtés, afin de trouver quelque chose à manger.