Peter Marcasiano, texte réalisé dans le cadre de l'exposition de l'artiste organisée par DS galerie, septembre 25

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Un léger décalage

En découvrant les peintures de Peter Marcasiano, je me souviens que la première chose à laquelle j’ai pensé, c’est qu’il m’était difficile, voire impossible de leur attribuer une date de création. Cette incapacité, loin d’être paralysante, m’offrit au contraire, la possibilité de développer diverses hypothèses quant à l'origine de ces œuvres.
J’ai imaginé dans un premier temps que ses toiles pouvaient être les esquisses, ou les tableaux inachevés d’un peintre né en 1864, en prise avec un académisme pénible, teinté de néoclassicisme. Ce même peintre à qui, on aurait chaudement recommandé, de reproduire encore et encore, fruits, légumes et fleurs afin de parfaire une éducation branlante. Mais enfin, le choix de la mise en réserve des objets représentés m’est rapidement apparue trop consciente et virtuose pour que ces toiles puissent appartenir à la famille des tableaux incomplets tels que le portrait de Georges Sand et Frédéric Chopin par Eugène Delacroix (1837) oul’enterrement de Charles Baudelaire par Edouard Manet (1867).
Mon interrogation suivait donc son cours, et je fus ensuite tentée de croire que Peter Marcasiano, pouvait appartenir aux briseurs de codes, à celles et ceux regroupé·esx sous diverses bannières artistiques et politiques que l’on reconnaît aujourd’hui sous les noms de dada, surréalistes, futuristes... Mais rien dans l’œuvre de Marcasiano ne semblait répondre aux différents programmes, plus ou moins autoritaires, revendiqués par ces groupes de jeunes gens, fracassé·esx par la puissance destructrice de l’Histoire moderne européenne.
Je devais alors m’y résoudre, Peter Marcasiano était un artiste de ma génération que je ne connaissais pas encore. Un jeune adulte en marge des modes et des codes contemporains, produisant des formes atypiques et transgressives dans leur capacité à se placer du côté du silence. Un improbable, qui avance dans un monde virtuel, articulé par les technologies des big data. Un artiste anti flux / dos au courant. J’ai imaginé alors pendant quelque temps le croiser, le rencontrer via des ami·esx communs, tomber sur lui lors d’un évènement mondain comme le monde de l’art sait tant en produire.
Puis, j’ai glissé lentement du côté de l’hypothèse selon laquelle Peter Marcasiano était un original, un artiste des années 70, 80, ni tout à fait minimal, pas encore conceptuel. Un peintre en prise avec le mouvement de déconstruction de la peinture mais attaché aux images, à leurs puissances évocatrices mais qui s’en méfie. L’origine italienne du nom de famille de Peter me poussa même à imaginer un exclu de la trans avant-garde... Mais enfin, je dû me résoudre à prendre connaissance des dates de vie et de mort de l’artiste, et si aucun de mes scénarii ne tapaient juste, ils participèrent tous à mon appréhension de l’œuvre de Peter.

Peter Marcasiano naquit en 1921, dans un petit village du sud de l’Italie et décéda en France en 1984. La vie de Peter est dense mais opaque, et les différents éléments qui me sont parvenus sont le fruit des souvenirs de sa fille Colombe, associé à ceux de sa mère Denise Blanchet, de quelques lettres d’amis et notes de l’artiste lui-même. Peter Marcasiano passa la majeure partie de son enfance aux Etats-Unis, appartenant à la diaspora italienne paupérisé dont il s’échappa notamment en profitant des programmes fédéraux dédiés à la jeunesse et offrant la possibilité aux participants de sortir des villes et partir découvrir la nature. Il passa les années de la Seconde Guerre Mondiale en Alaska au service de l’armée américaine, période durant laquelle il eut l’occasion de lire beaucoup, notamment l’ouvrage d’Oswald Splengler « Le Déclin de l’Occident ». Son ami Franz Friedrich affirme dans une lettre à Colombe datée de 2009, que ce

serait à partir de ces années-là qu’il décida de devenir artiste et rejoignit différentes formations artistiques, à Los Angeles et New-York, sa ville d’origine. Ce souhait l’amena ensuite à voyager en Europe, et notamment à Florence où il découvrit celui qui deviendra son principal modèle, le peintre Masaccio (1401- 1428). Puis, c’est à Paris à partir de 1951 qu’il se forma aux côtés de Fernand Léger. Il travaillera ensuite avec une galerie autrichienne, la galerie Weltz qui lui consacrera une exposition personnelle en 1960. Puis, c’est en 1968, qu’il décida de s’installer à Paris et où il vivra entre la rue de Belleville et le boulevard Barbès, jusqu’à sa disparition en 1984, âgé de 62 ans.

Les années parisiennes de Peter sont celles au cours desquelles il développa la majeure partie des œuvres qui nous permettent aujourd’hui d’identifier si clairement son style. Ce style est, comme esquissé au début de ce texte, inclassable bien qu’imprégné de référentiels multiples. Parmi ces influences, on peut citer la nature morte, genre historique de la peinture, de l’antiquité jusqu’à aujourd’hui, mais également l’utilisation d’une palette ocre, sanguine, emboitant le pas à De Vinci, Ingres ou Poussin. Mais la spécificité de l’œuvre de Peter Marcasiano réside, il me semble, dans la répétition tenue, patiente, d’objets du quotidien organisés sur de petites surfaces de toile. Le choix de l’artiste, de reproduire, années après années : roses, vases, fleurs dans des vases, oignons, poissons, fruits, grenades, raisins, oiseaux, figues, verres et visage, le place inévitablement du côté de la métaphysique. Pas de la peinture métaphysique d’un de Chirico ou d’un Morandi, mais de la métaphysique comme expérience impossible du réel, comme filtre des réalités.

Reproduire ces motifs, années après années, semble être pour Peter Marcasiano, moins une démonstration technique qu’un exercice de vie présente, une tentative méditative de s’inscrire dans un ici et maintenant à la fois intime et domestique, épuisé et transcendant. Car, on me l’a soufflé, les objets peints par l’artiste sont ceux ramenés après le marché, ceux que l’on transporte dans de petits sacs plastiques de couleurs bleue ou verte. Ces mêmes objets que l’on pose sur les plans de travail des petites cuisines parisiennes, ces mêmes éléments que l’on oublie trop rapidement et qui se flétrissent inéluctablement. Ces fleurs, poissons, figues et autres, Peter les peignait la nuit, quand souvent les autres dorment et que les klaxons et sirènes raisonnement moins fréquemment. Peter Marcasiano peignait raisins, oignons et oiseaux dans un mouvement artistique personnel global et procédait à d’infimes variations, à de légers décalages afin de préserver et de donner une image aux heures de la vie que l’on ne raconte jamais dans les biographies. Toutes ces heures que l’on passe à regarder oignons, grenades, poissons et fleurs.