© JOACHIM KOESTER – TARANTISM

Textes autour de la pratique de J.Koester et J.Richer pour le catalogue de l'exposition POSSEDÉ.E.S. DÉVIANCE, PERFORMANCE, RÉSISTANCE, MOCO Montpellier 2020

------

Joachim Koester, (1962 - Danemark)

Les deux vidéos de Joachim Koester présentées dans l’exposition « Possédé.e.s » sont des captations filmées d’expériences physiques contemporaines, individuelles et collectives mises en scènes par l’artiste. Il réalise des films, des photographies ou des installations qui oscillent entre recherches scientifiques et fictions fantasmagoriques. Il s’attache ainsi à explorer la persistance des mythes et des rites dans nos sociétés contemporaines interrogeant ainsi nos « états limites », qu’ils soient recherchés ou inconscients, individuels ou collectifs.

L’œuvre « Tarantism », réalisée en 2007, prend racine dans les danses traditionnelles du sud de l’Italie développées au XIème siècle, regroupées sous le nom de « tarentelles » et héritières des rites dynonisiaques grecs. Les communautés rurales des Pouilles et de Calabre auraient orchestrées ces transes afin de soigner les malades, principalement féminimes, piqués par une araignée du genre des latrodectes et non par la tarentule à laquelle finit par s’attacher la croyance populaire. Mais ces danses auraient avant tout été un moyen pour les femmes de se laisser aller à un désordre rituel, garant d’un équilibre social. Par ces danses, elles pouvaient regagnaient une visibilité victorieuse et symbolique, régnant en pleine présence face aux forces néfastes.

Pour ce film, Joachim Koester a évacué les stimulations chromatiques et sonores propre à ces danses pour ne garder que les mouvements. La vidéo en noir et blanc montre différents danseurs, vêtus de manière contemporaine, en train d’exécuter des mouvements saccadés oscillant entre danse contemporaine et transe mythologique. Le groupe rejoue ainsi le rituel aussi symbolique que violent, tel un appel direct à l’inconscient du danseur et indirectement à celui du spectateur. Cette attention portée à l’inconscient des individus se retrouve également dans son œuvre « Reptile brain, or reptile body, it’s your animal » (2012). Sur fond un végétal, une femme en justaucorps beige danse, sans musique, et enchaine des mouvements. Un autre plan laisse apparaitre un homme qui exécute selon les mêmes règles invisibles un ensemble de gestes illisibles. Puis, ces deux premiers danseurs sont réunis et rejoins par un troisième homme sans qu’ils ne fassent attention aux uns et aux autres. Ce groupe en action est une référence directe au travail autour du jeu de l’acteur mis en place par Jerzy Grotowsky (1933-1999). Metteur en scène et théoricien considéré comme l’un des plus importants du XXème siècle, Grotowksy mis au point une méthode basée sur l’expérience physique et dramatique des acteurs dont le jeu devait transcender le réel et le quotidien. Mais le film de Koester fait également référence aux études menées par Paul D.Maclean, médecin et neurobiologique américain ayant travaillé sur l’évolution du cerveau humain et définit un stade d’évolution nommé le « cerveau reptilien » répondant à certains mouvements et besoins primaires.

La réactivation de rites dans ces deux vidéos cherche à activer un processus « d’auto-révélation ». Si ce mécanisme est expérimenté par les danseurs des vidéos, il l’est moins pour le spectateur des films car il n’y a de rites que performés. Que faire de ces films ? S’ils peuvent être rapprochés d’une forme d’anthropologie expérimentales qui viendrait rejouer des rites de systèmes de croyances spécifiques, ils soulignent avant tout les moyens de résistance offerts par ces processus. Si celui qui regarde les vidéos n’active pas directement le rite, ces vidéos en plus de rendre compte d’expérience ; proposent. Elles invitent moins à reproduire les rites qu’à s’interroger sur notre propre état d’aliénation face à nos structures sociales et politiques. La réactivation symbolique de ces rituels par Koester offre une chance précieuse de s’interroger sur le fonctionnement de notre « individualité et de l’intérêt de partir à la recherche de nos « états-limites ».

------

Jimmy Richer, (1989 - France)

« Ce qui est en bas est reflète à ce qui est en haut »

Hermès Trismégiste, extrait de la « Table d’Emeraude »

Pour sa nouvelle œuvre, Jimmy Richer s’empare de l’un des objets les plus importants de l’histoire des sciences occultes : le tarot. Son Tarot du rameau d’or (2020) est composé de 78 cartes imaginées à partir de dessins à la craie blanche sur tableau noir, réalisés en trois jours lors d’une intense séance de travail, numérisés puis légèrement retravaillés.

Le tarot trouve son origine au 15ème siècle dans les grandes cours de la Renaissance italienne. C’était un jeu de cartes populaire, aux structures et iconographies modulables, réalisés sur commande de grands seigneurs. Les premières occurrences du tarot divinatoires n’apparaissent quant à elles qu’au 18ème siècle, dont l’un des diffuseurs les plus renommés est Antoine Court de Gebelin (1719/1725- 1784).

Si Jimmy Richer a choisi de créer un tarot, c’est sans doute que ce jeu partage avec sa pratique un fort attrait pour les forces syncrétiques. L’origine du tarot puise dans la numérologie propre à la Kabbale juive, s’inspire du retournement symbolique du monde présent dans les carnavals médiévaux mais repose également sur les associations métaphoriques des mythes grecs. Ainsi, l’œuvre de Richer se nourrit de ces sources ancestrales mais également de certaines plus contemporaines comme de l’œuvre du graphiste belge Elzo Durt. Le titre de cette œuvre est un écho au chant VI de L’Enéide lorsque le héros troyen Enée se saisit d’un rameau d’or afin d’entrer aux Enfers. Mais c’est également une référence non dissimulée à l’étude comparative Le Rameau d’or du célèbre ethnologue des mythes et religion, James George Frazer (1854-1941).

A l’origine de cette œuvre, il y a une série de dessins regroupés sous l’ouvrage intitulé Traité de magie ordinaire réalisé par l’artiste en 2018 suite à sa résidence à Monflanquin en 2017. Ce livre, sorte de grimoire contemporain, offre des recettes simples pour « ne pas perdre le nord » ou pour « reconnaitre quelqu’un que l’on ne connait pas », pourrait être le fruit d’une union entre l’œuvre d’Alfred Jarry et celle Jacques Carelman, oscillant entre rationalisme de l’absurde et sciences du renversement. Ces propositions sont accompagnées d’illustrations originales vouées à devenir des tatouages réalisés par l’artiste lui-même.

Le tarot divinatoire comme le tatouage,  deviennent dans la pratique de Richer de nouveaux rituels qui lui permettent d’interroger nos manières de croire. Sous formes d’actions prédéfinis, l’artiste cherche ainsi à sceller un pacte de confiance avec le visiteur et le guider à douter du monde et de ses représentations : croire ou ne pas croire aux images ? Demeurer iconoclaste convaincu ou iconophile éperdu ?

La remise en question de nos certitudes par l’artiste est soutenue par une imagination visuelle se déployant à travers divers médiums et qu’il perçoit comme un moyen infiniment politique d’interroger nos systèmes de croyances et l’organisation de nos sociétés qui en découlent.

La citation de l’Hermès Trismégiste extraite de la Table d’Emeraude réunit sous une même philosophie les éléments constitutifs de l’univers et prouve leurs interdépendances. Ainsi, ce texte mythique de l’antiquité opère une lecture symbolique du monde en lui associant des images singulières. Et c’est là précisément que réside la force de tout jeu de tarot quand il sait s’émanciper de sa longue histoire. Jimmy Richer l’aura compris et propose un tarot oscillant entre œuvre d’art, jeu et rituel, devenant un outil précieux de déconstruction et de relecture du monde contemporain et de ses icônes.