
« Y-a-t-il encore un underground ? »
Voici la question telle qu’elle m’a été posée, sans fioritures, pas de contournements possibles. Je ravale ma salive, à la fois gênée et agitée. Gênée car il me semble que je suis la mauvaise personne pour tenter d’y répondre, tant mon parcours personnel et professionnel est jalonné de bornes, d’écluses et de tunnels institutionnels. Mais agitée, voir excitée, à l’idée de pouvoir écrire à propos de pratiques artistiques actuelles qui partagent certes, beaucoup de qualités avec les cultures underground historiques, mais qui rompent également avec elles. Ruptures actées après avoir été obligé, poussé, à quitter les villes, les grandes, celles que l’on regroupe désormais sous l’appellation lourde et technique de : métropoles. Cette dénomination, entretenue dans des logiques d’économies et par des stratagèmes politiques, me donne envie d’enfoncer mes bouchons d’oreilles très profondément, effet ventouse auditive, à la manière de certainesx de mes amiesx lors de leurs virées obscures dans des zones peu peuplées quand iels vont écouter « du son, du gros, du bon », un peu partout, dans des concerts, des festivals, aux milieux de champs, au fond d’une doline, sur un causse, dans une ancienne carrière ou au milieu de la dernière steppe d’Europe.
On ne peut pas y échapper, depuis les années 60 et jusqu’à aujourd’hui, la musique est la pratique artistique par laquelle les différents courants underground se sont constitués et affirmés avec le plus de panache et de reconnaissance. Si le mot underground est dans un premier temps utilisé pour nommer des groupes de résistantesx françaisesx lors de la seconde guerre mondiale, son sens actuel trouve son origine, lors des années hippies, aux États-Unis. Il était alors utilisé pour qualifier un ensemble des pratiques artistiques et culturelles indépendantes opposées aux mass média et autres divertissements (méga)populaires de l’époque. C’est ainsi que le développement du mouvement cinématographique du Nouvel Hollywood acte l’avènement du cinéma expérimental américain.
Qu’est-ce que l’underground aujourd’hui ? Est-ce une idée ? Est-ce une période historique ? Est-ce un mouvement ? Est-ce un mode opératoire ? Est-ce un outil ? Un mythe ? Une esthétique ?
Je pense simplement qu’il s’agit d’espaces, comme le signifie la traduction littérale : « sous la terre ». De même, comme un écho au terme anglais, Eric Deshayes et Dominique Grimaud, parlent de « maquis sonores [1]», lorsqu’ils dessinent le paysage de l’underground musical français des années 60. Ici encore, il est question d’un endroit bien précis, ardu et difficile, celui des résistantesx. Des espaces où remuer la terre, des espaces où se cacher, voilà ce que serait ici l’underground.
Je partage avec mon amie Louise le fait d’avoir grandi dans la capitale et de l’avoir quittée depuis plusieurs années. Elle m’affirmait récemment que « de toutes les façons, nous n’aurions plus les moyens de vivre là où on a grandi ». C’est vrai. Cette grande ville qui m’a tant nourrie enfant et adolescente m’est désormais inaccessible. Je ne pourrais plus m’y loger, m’y divertir, m’y déplacer et y manger comme je le voudrais, car tout y est plus cher. Si les années 60 ont vu l’apparition de l’underground dans certaines zones et quartiers paupérisés, souvent à la suite de guerres ou de conflits, ces cultures se sont ensuite progressivement épanouies dans les périphéries, les extrémités, jusqu’à se réfugier désormais dans des territoires toujours plus loin des centres. Les espaces underground d’hier et d’aujourd’hui se sont toujours constitués en réactions aux lieux acquis ou conquis du capitalisme, dans une sorte d’opposition à cette idéologie économique, sociale et politique qui s’est à présent emparée de la plupart des espaces urbains, tout en entretenant d’infames poches de pauvreté et de violence en leurs seins.
Je constate alors, sans surprise, que les principaux acteurs des mouvances underground que je côtoie aujourd’hui sont aussi les personnes les plus précaires que je connaisse et sont très souvent des artistes. Ce sont celles et ceux qui, autodidactes ou non, œuvrant individuellement ou collectivement, ont décidé de partir loin pour pouvoir continuer à vivre et travailler de manière décente. Leurs manières d’agir font échos à la pensée de celui qui fut le fervent défenseur et diffuseur d’un underground à la française, Jean-François Bizot, qui dans une interview en 2000 expliquait : « Nous voulions faire émerger une partie – une partie modeste — du bouleversement que nous sentions en nous. De nouvelles façons d’agir, de s’exprimer, de nouvelles catégories, de nouvelles formules de liberté [2]». Aujourd’hui, selon moi, ces formes de libertés se trouvent du côté de la Lozère, de l’Aube, de la Creuse, du Lot, de la Corrèze, de la Haute-Vienne, de l’Ariège, du Jura, de la Réunion ou encore de la Loire. Dans une quantité de villes, villages et lieux-dits où il est possible de se loger, de trouver des ateliers, de récupérer des matériaux, de faire du bruit, de se réunir, de ne rien faire, d’aller lentement ou plus vite. Bref, des espaces souvent peu attractifs pour le jeune cadre et dont la valeur ne répond en rien au rêve de dynamisme et de réussite de nos sociétés contemporaines occidentales. C’est précisément cette absence de reconnaissance par les entités systémiques, détentrices du tampon du « bon vivre », qui permet aux cultures underground de s’épanouir en occupant les espaces non rentables, non-utiles.
Il serait tentant, dramatiquement séduisant, d’affirmer que l’underground dans ses multiples formes, à quitter les villes pour la campagne. Mais bien entendu, cela est faux. Les villes ne font pas exception, tout comme dans les périphéries, on y retrouve les contraintes (matérielles, économiques, physiques et politiques) desquelles émergent les cultures underground. Cependant, affirmer que le monopole des tendances alternatives appartient aujourd’hui aux zones rurales est une manière de souligner une fatigue réelle face à la séparation de ces deux espaces. C’est également une façon de révéler la dangerosité de la hiérarchie orchestrées par certaines politiques, pour toujours placer les villes vis-à-vis des campagnes. À ce propos, Natura Ruiz et Elie Kongs membres de La Pommerie, lieu de résidence d'artistes, de conférences et d’événements collectifs sur le plateau de Millevaches, affirmaient en 2017 : « non, le monde rural n’est pas un espace reculé ou sauvage, il est l’extrême périphérie des métropoles. Et il nous a semblé, comme à beaucoup d’autres, que cette extrême périphérie permettait encore de réaliser certaines choses, qui pour des raisons financières, sécuritaires, etc. seraient difficiles à conduire ailleurs. Si le fait de se retrouver là représente un choix délibéré, c’est parce qu’il correspond au sentiment que les forces adverses convergent vers les centres et qu’ici, depuis cette lointaine banlieue, du possible est encore susceptible d’arriver. [3] »
Les espaces underground n’ont que faire des séparations territoriales et tentent principalement d’échapper aux formes de contrôle qui régissent nos sociétés et perturbent nos désirs de liberté, nos aspirations dissidentes, aussi multiples soient-elles. C’est peut-être d’ailleurs parce-que les villes sont techniquement surveillées qu’il s’agit de s’en éloigner pour pouvoir continuer de créer sans être constamment assujetti à des obligations et des injonctions comportementales. Les espaces underground se maintiennent dans une forme de résistance face au visible et au tout accessible. Il est saisissant de constater comment les jeunes artistesx, ultra connectéesx depuis l’enfance et fraichement diploméesx des Beaux-arts de Clermont Ferrand, Nancy, Limoges, Avignon, Fort-de-France, Nîmes, Tarbes, Châlon-sur-Saône ou de Dunkerque, utilisent, sabotent et détournent les fonctions du digital. S’iels sont présentesx online, rien ne garantit l’accès à leurs pratiques. Leurs Instagrams sont souvent vides, leurs sites internets quasi inexistants mais le contact reste possible, encouragé même. Comme une sorte de réaction cynique à la course à l’ultra visibilité, ces jeunes artistesx, tout sauf fascinéesx par ce que produisent les réseaux et les internets, actent des modes de relations, de production et d’exposition différents. En court-circuitant et en orchestrant comme iels le souhaitent leur visibilités, iels attisent un désir puissant autour de leurs pratiques. En effet, ce qui n’est pas immédiatement accessible devient durablement enviable. En réponse à cette techno-éco-anxiété, leurs habitudes de vies et de travail changent, elles ne sont plus faites uniquement de choix mais résultent aussi d’un besoin de résister face au systèmes qui structurent nos sociétés et qui nous privent de ce qui constitue nos libertés : le temps et l’espace.
Dès lors, la question n’est plus de savoir si l’underground existe encore, mais plutôt de s’interroger sur la nécessité de répondre à cette question car il est des choses qui ne résistent pas à la lumière et qui ne peuvent exister que dans les caves, les grottes, les forêts obscures, ou sous terre.
Margaux Bonopera
[1] E.deshayes et D.Grimaud, L’underground musical en France, les mots et le reste, Marseille, 2009
[2] JF Bizot, L’underground et Après, Le Début, 2000, n°112
[3] B.Lamy de la Chapelle, La Pommerie, lieu d'élaboration sur le plateau de Millevaches, rencontre avec Natura Ruiz et Elie Kongs, interview, Des espaces possibles ? La Belle Revue, 2017